Santé publique

Retour sur la conférence « One Health : notre meilleure défense »

15 avril 2026

Le 8 avril 2026, au Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) à Lyon, l’Institut Mérieux, en partenariat avec l’emlyon business school, a réuni scientifiques, économistes, responsables de santé publique et représentants du secteur privé autour d’une question qui paraît simple mais à laquelle il s’avère remarquablement difficile de répondre : si les santés humaine, animale et environnementale sont indissociables, pourquoi nos systèmes continuent-ils de les traiter séparément ?

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Une seule santé, une idée ancienne dont l’heure est venue

L’approche One Health est souvent présentée comme un nouveau paradigme. Elle ne l’est pas.

Pourtant, comme l’a rappelé Alain Mérieux en ouverture, Louis Pasteur avait déjà souligné l’unité fondamentale de la médecine humaine et animale, intégrant diagnostic, sérothérapie et vaccination. Ce qui a changé, c’est l’échelle des menaces (pandémies, résistance antimicrobienne, effondrement de la biodiversité) et l’urgence à agir, alors que les institutions peinent encore à s’adapter.

La conférence s’est tenue dans les derniers jours du One Health Summit, accueilli par la France dans le cadre de sa présidence du G7. La directrice du CIRC, Dr Elisabete Weiderpass, a rappelé dans son discours d’accueil que la prévention du cancer s’inscrit pleinement dans le cadre du One Health : les carcinogènes environnementaux, les agents zoonotiques et les expositions professionnelles nécessitent une réflexion transversale.

La veille, une vingtaine d’organisations avaient signé un Pacte mondial pour l’accès aux diagnostics (Global One Health Diagnostic Access Compact), s’engageant à placer le diagnostic au fondement de toute réponse sanitaire. « Sans diagnostic, la médecine est aveugle », a souligné Alain Mérieux.

Ce pacte, couplé à la récente acquisition par l’Institut Mérieux d’une participation dans Ceva Santé Animale, illustre une volonté de réunir santé humaine et vétérinaire sous une même bannière, dans la continuité de l’héritage pasteurien.

De la vision à l’action : combler le retard structurel

Le panel, modéré par Vanina Laurent-Ledru, directrice de la santé publique de l’Institut Mérieux, a échangé autour d’un diagnostic dichotomique : l’élan politique autour du One Health n’a jamais été aussi fort (une réunion du G7 sur le sujet aurait été impensable il y a quelques années), mais cet élan comporte un risque. Ramanan Laxminarayan, président du One Health Trust et chercheur à Princeton, a tracé un parallèle avec la couverture sanitaire universelle, dont l’agenda a été affaibli par sa propre ampleur : à force de tout englober, il n’a finalement pas assez délivré. Pour éviter ce piège, le One Health a besoin d’indicateurs clairs et concrets : Combien de vies sauvées ? Combien d’hospitalisations évitées ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. 90% de la biomasse mammifère terrestre est désormais constituée des humains et des animaux d’élevage. Les 10% restants représentent l’ensemble des mammifères sauvages. Ce seul chiffre fait de la santé animale un enjeu de sécurité collective, pas seulement une question de spécialistes. Dans le même temps, la réponse mondiale est profondément inégale. Le Dr Ngashi Ngongo, d’Africa CDC, a rappelé qu’en 2022, environ un million de décès associés à la résistance antimicrobienne avaient été enregistrés sur le continent africain, pour un investissement d’environ 200 millions de dollars. La même année, 600 000 décès liés au VIH avaient mobilisé 11,8 milliards. L’écart en dit long sur la façon dont nous choisissons de voir, ou de ne pas voir, certaines menaces.

Le prix Nobel d’économie Jean Tirole, de la Toulouse School of Economics, est allé à la racine du problème. La résistance antimicrobienne, a-t-il expliqué, est structurellement identique au changement climatique : une externalité qui traverse les frontières, les générations et les secteurs. Et comme le climat, elle repose sur une défaillance de prix. Les antibiotiques sont trop bon marché. Comme les émissions carbones sous-tarifées alimentent la pollution, des antibiotiques sous-tarifés alimentent le mésusage et découragent l’innovation. Trente-quatre ans de plaidoyer climatique ont montré que sensibiliser ne suffit pas à changer les comportements. Les incitations économiques, oui.

Regards du terrain : ce qui fonctionne, ce qui manque

La seconde partie des échanges est passée du diagnostic à la pratique, et les contributions les plus impactantes sont venues de ceux qui travaillent au plus près du terrain.

Le Dr Jarbas Barbosa da Silva Jr, directeur exécutif de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS/PAHO), a rappelé que le One Health n’est pas une préparation à une crise future, mais une nécessité immédiate.

Les épidémies de grippe aviaire dans les Amériques, avec passage aux mammifères et cas humains confirmés, ne peuvent être gérées sans surveillance intégrée. La fièvre jaune sylvatique, dont la forme urbaine a été éliminée en 1942, nécessite toujours un suivi animal et environnemental en temps réel. Le mécanisme régional d’achats groupés de l’OPS, en activité depuis 42 ans et représentant 1 milliard de dollars de produits procurés l’an dernier, constitue un modèle éprouvé. Mais il illustre aussi un point essentiel : un One Health opérationnel repose sur une architecture institutionnelle construite sur des décennies, pas proclamée lors de sommets.

Marc Prikazsky, CEO de Ceva Santé Animale, a posé des chiffres simples. 70% des nouvelles infections humaines viennent des animaux. Vacciner le bétail contre la salmonelle, la fièvre Q ou la grippe aviaire coûte 20 à 25 fois moins cher que traiter les conséquences chez l’humain. Pourtant, l’équation se dérègle dès que le coût sanitaire retombe sur les systèmes de santé humains alors que l’intervention doit se faire côté animal. La rage en est le cas le plus net : 60 000 morts par an, beaucoup d’enfants, des solutions qui existent mais pas de marché viable pour les financer. Marc Prikazsky a aussi évoqué les travaux de Ceva avec le CNRS en Antarctique, où des vaccins sont testés sur les manchots royaux et les otaries pour freiner les dégâts de l’influenza aviaire sur la faune sauvage.

Le Dr Ngongo a retracé la trajectoire du mpox sur le continent africain : 14 pays touchés lorsque Africa CDC a déclaré l’urgence sanitaire continentale en août 2024, 33 au moment de sa levée en janvier 2026. La leçon est limpide : le sous-investissement en amont coûte bien plus cher en aval. Il a également soulevé la question de l’équité au sein même du One Health. La santé humaine capte l’essentiel de l’attention et des moyens, la santé animale moins, la santé environnementale presque rien. « On ne peut pas laisser des orphelins dans la famille. »

Dépasser le déclaratif : solutions et engagements

C’était une demande du départ : dépasser l’analyse pour proposer des actions concrètes. Bruno Lina, président de l’Université Claude Bernard Lyon 1 et acteur central de la réponse française au COVID, s’est appuyé sur l’expérience de la pandémie. Le goulot d’étranglement n’était pas le savoir mais la capacité : passer de quelques dizaines de PCR par jour à plusieurs milliers, sécuriser les réactifs, construire des infrastructures de séquençage. Ces moyens doivent exister avant la crise, pas être assemblés dans l’urgence. Bruno Lina a aussi défendu une lecture moins anthropocentrée du One Health. Vacciner les chevaux a éliminé la menace du virus Hendra. Vacciner les animaux éradique la rage. Restaurer les écosystèmes réduit l’émergence de nouveaux pathogènes. « Si on parle de One Health, cela ne peut pas être anthropocentré. »

Sur le front économique, Jean Tirole a présenté un mécanisme qui pourrait contribuer à débloquer l’innovation en matière d’antibiotiques : les vouchers d’extension de brevet transférables, actuellement à l’étude par la Commission et le Parlement européens. Ses recherches montrent que, de façon peut-être surprenante, ces vouchers coûtent moins cher aux systèmes de santé publics que des prix directs, notamment là où la concurrence générique est faible. Cinq sont prévus sur les quinze prochaines années en Europe. Ce n’est pas une solution complète, a-t-il précisé, mais un changement réel dans un domaine où le pipeline est quasiment vide.

Le panel s’est clos sur des engagements concrets. Marc Prikazsky a annoncé un essai de terrain pour démontrer que la rage peut être contrôlée par la vaccination animale ciblée. L’OPS a lancé PIVOT (Preventing Infections through Vigilance at the Origin of Transmission), une initiative sur douze mois pour cartographier et renforcer les capacités One Healthdans les Amériques, avec la FAO et la Banque mondiale. Africa CDC a confirmé sa priorité sur l’accélération de l’accès aux diagnostics, antibiotiques et vaccins, dont un mécanisme d’achats groupés continental et une réunion de haut niveau sur la résistance antimicrobienne en juin au Nigeria. Ramanan Laxminarayan a plaidé pour un équivalent de Gavi dédié aux vaccins animaux, en rappelant que les écarts de couverture entre pays les plus pauvres et les plus riches atteignent souvent 99 % à zéro, soit bien plus que ce qui existait pour les vaccins humains lors de la création de Gavi.

En clôture, Bruno Versaevel de l’emlyon business school a souligné le rôle de l’écosystème d’innovation en santé lyonnais : le réseau GABRIEL de la Fondation Mérieux (22 laboratoires de recherche dans le monde), l’Infectious Diseases Cluster récemment créé et les startups locales travaillant sur l’interopérabilité des données de santé. En résumant la matinée ainsi : « La science est là. Restent à construire les systèmes, les incitations et la volonté politique pour la mettre en œuvre. ».

Voir le replay intégral de la conférence :